Le rôle pervers des banques d'affaires

Publié le par Alain Godard

Alain Godard a publié cette tribune dans Le Monde fin octobre. Son expérience et ses recommendations sont indispensables alors que les grandes entreprises de notre pays vont toutes se lancer dans d'importantes restructurations.



"Je m'interroge sur les dangers de la seule logique financière dans la conduite des entreprises."
C'était, le 11 juillet 2001, le titre d'une interview que j'avais donnée au Monde en tant que président démissionnaire d'Aventis CropScience, en désaccord avec sa vente à Bayer, qui allait entraîner une nouvelle restructuration pour cette entreprise mondiale de 15 000 personnes.

Cet entretien fut à l'origine de tensions fortes avec mes ex-collègues du comité exécutif... Sept ans plus tard, la crise financière délie les langues : on peut enfin parler du rôle pervers et malsain des banquiers d'affaires. Toutefois, peu d'observateurs se retournent sur la responsabilité de ces mêmes banques d'affaires sur la destruction de notre paysage industriel au cours des quinze dernières années : elles sont pourtant à l'origine de nombreuses restructurations ou fusions qui n'avaient aucune justification industrielle réelle. L'approche était fort simple :

1) Les banques mettent au point des produits financiers dérivés qui rapportent au moins 15 % par an.

2) Les mêmes banques poussent les actionnaires des groupes industriels à exiger une rentabilité au moins équivalente : comme on en est loin, on incite les entreprises à restructurer, puis à opérer des fusions ou acquisitions sur lesquelles les banquiers prospèrent.

3) Puisqu'il faut parallèlement obtenir le soutien ou au moins la neutralité des cadres dirigeants, les cabinets spécialisés sont mandatés pour démontrer que leurs salaires sont en retard sur "le marché" : si j'en juge par mon cas, les salaires des équipes dirigeantes sont multipliés par dix en quinze ans, et l'attribution de stock-options vient doubler la donne.

L'évolution du groupe Rhône-Poulenc, aujourd'hui disparu, est représentative de cette période. En 1997, après une résistance héroïque de son président, Rhône-Poulenc doit céder à la pression des banques d'affaires qui massacrent son cours de Bourse : c'est la séparation de la chimie avec la création de Rhodia, et la constitution d'un groupe "Sciences de la vie" (Pharmacie et Agro). En 1998, les banques décrètent que pour être rentables, ces groupes doivent grossir pour anticiper le risque d'offre publique d'achat (OPA) : l'année suivante, Rhône-Poulenc fusionne avec Hoechst pour créer Aventis.
L'encre des accords n'est pas sèche que le discours rechange : il faut se séparer de l'Agro et devenir un groupe "pure Pharma", garantie que le price earning ratio (PER) et donc l'action vont doubler en un an : en 2001, Aventis vend son activité CropScience. La crise boursière de 2002 viendra contrecarrer cette vision ; aujourd'hui, les groupes pharmaceutiques ont perdu de leur superbe, alors que les activités agrochimiques profitent de la raréfaction des matières premières agricoles. Les rares comme Bayer ou BASF qui ont conservé leurs activités multiples se portent à merveille...

Alors, au nom de quoi a-t-on cassé ces groupes, fragilisé leurs sites industriels et licencié des milliers de personnes ? La réponse réside largement dans les bonus des golden boys rémunérés sur ces mouvements stratégiques. Quelle était la marge de manoeuvre des dirigeants d'entreprise ? Très faible, et après une première période de résistance, la majorité a appuyé la manoeuvre, se repliant sur ses confortables salaires et ses stock-options revalorisées à court terme par ces opérations.

Le mal essentiel du système provient de la soif de spéculation engendrée par cet hypercapitalisme qui a surfé sur le virtuel et affaibli le réel. La solution existe : éradiquer la spéculation à court terme, en la rendant financièrement inintéressante. Et, à l'inverse, encourager l'investissement de longue durée dans le capitalisme industriel. Puisque la crise remet en cause tous les dogmes, imaginons un accord fiscal mondial dans lequel les plus-values sur les titres conservés moins de trois mois seraient taxées à 80 %, de trois mois à un an à 50 %, de un à trois ans à 30 % et à 10 % seulement au-delà de trois ans...

Nul doute que les arbitrages des investisseurs seraient différents et que les PDG du CAC 40 abandonneraient leur habitude d'attendre tous les soirs avec impatience les cours de la Bourse, pour se consacrer à bâtir avec leurs équipes des stratégies gagnantes sur le long terme.

Ils y regagneraient en crédibilité. Ils devraient accepter que leurs rémunérations soient "capées" à un niveau raisonnable mais attractif (autour de 2,5 millions d'euros par an maximum tout compris), avec une part variable importante calculée en fonction d'indicateurs économiques, sociaux et environnementaux moyennés sur au moins trois ans. Les stock-options ont montré leur inefficacité et leurs dangers : il faut les abandonner.

En 2001, je concluais mon interview par cette phrase : "J'ai pris acte qu'il y avait un environnement politique et économique que je ne pouvais pas changer." Le moment du changement est peut-être venu : l'économie de marché y aura sa place, à condition d'appeler "marché" le territoire des produits et services offerts par les entreprises, et non, comme je l'ai trop souvent entendu dans les comités exécutifs, le verdict quotidien de la Bourse ou de ses valets, les banquiers d'affaires.

Alain Godard est ancien président de Rhône-Poulenc Agro et d'Aventis CropScience et membre de Désirs d'Entreprendre.

Publié dans tribune libre

Commenter cet article

dom 94 23/12/2008 17:23

Bien sûr que ce système marche sur la tête.La justification historique du capitalisme était bien:" le capital doit servir à faire prospérer l'entreprise."dans son déreglement, le capitalisme a inversé la proposition : "l'entreprise doit servir à faire prospérer le capital."Il est d'ailleurs symptomatique d'entendre dans les cercles dirigeants des entreprises (et même dans les milieux bien-pensant de la Gauche manageriale), des PDG se glorifier que l'entreprise créée "toujours plus valeur au bénéfice de ses actionnaires": c'est quand même une vision réductrice de la valeur, ne trouvez-vous pas?Pour en revenir aux propositions faire par Godard : rendre les placements à court terme inattractactif par la créaition d'une taxe dégressive sur les plus value à court terme, certes oui. En complément à ce tir direct, deux autres mesures me paraissent frappées au coin du même bon sens pour calmer le jeu : 1°)la fameuse taxe Tobin, ne visait-elle pas à prélever une somme minimes sur tous les placements financiers? L'instaurer, dissuaderait peut-être la prolifération des mouvements d'aller-retour ou en tout cas les moraliserait. En plus cela aurait un effet de stabilisateur, les excès des uns finançant les besoins des autres.2°) la spéculation se nourrit des anticipations. Ces anticipations ne sont souvent possibles que parce que beaucoup de ces opérations ne se font qu'à terme. Interdire les opérations à terme tarirait aussi sûrement la spéculation que de mettre un gendarme derrière opérateur. Si le rôle de la Bourse est bien de contribuer au financement des entreprises (ce qui reste encore à démontrer), rien ne justifie en effet ces achats et ces ventes à terme.Enfin, puisque Godard nous paralait de PER démentiels au alentour de 15% de retour sur investissement, on pourrait être bien inspiré de s'inspirer de ce que font lcertaines SCOP (sociétés coopératives de production) qui ne rémunérent leurs actionnaires que sur une base d'un taux fixe (quand le bénéfice dégageait le permet). Si surplus il y a il est automatiquement mis en réserve. Une réunération de l'ordre de inflation +5% semble être un maximum. Personne ne serait lésé puisuqe en fin de compte, ce qui ne serait pas versé immédiatement se retrouverait dans les réserves incorporées au capital ; ce ne serait qu'un revenu différé (comme par exemple, la retraite est un revenu différé pour les salariés)

Serge Cheminade 17/12/2008 21:16

Bon article avec quelques solutions.Pour ma part j'en apporte une qui n'a pas besoin de lois pour fonctionner en invitant les consommateurs à mieux acheter en échangeant leurs prix d'achat :http://www.orvinfait.fr/n/bien_acheter/liste_des_courses_creation.phpA partir de la base de donnée ainsi créé il est aussi possible de faire des listes de courses chiffrées. Listes qui peuvent être séparées entre plusieurs magasins afin de mieux faire jouer la concurrence et augmenter le pouvoir d'achat des consommateurs. Les 15% de rentabilité demandés se répercutent forcément sur les prix mais pas toujours par mes conseils d'achat je souhaite orienter les consommateurs vers les entreprises indépendantes de ce souci de grande rentabilité.Bien sûr il ne s'agit là que d'un outil directement utilisable. Il peut avoir une certaine efficacité mais je pense que la loi doit changer. Les banques peuvent à la fois acheter des entreprises et avoir parfois accès aux comptes d'entreprises concurrentes. Par les taux d'intérêts accordé elles peuvent également entraîner une distorsion de concurrence au profit des entreprises qu'elles possèdent. Par les prêts faits elle peuvent avoir connaissance des projets d'entreprises concurrentes. Il y a là, à mon avis une concurrence déloyale.  Le rôle des banques, ce qu'elles peuvent faire et comment elles peuvent le faire doivent donc être redéfinis.