Un outil pour la gauche du 21 ème siècle

Publié le par Marc

 

La campagne présidentielle en France repose avec force les problématiques de la gauche du 21 me siècle face aux interrogations liées à l’évolution du capitalisme, à ses capacités extraordinaires d’adaptation aux réalités mouvantes et d’intégration des critiques qui lui sont faites

N’y a-t-il pas un décalage entre la réalité profonde de cette évolution et les analyses traditionnelles de la gauche ? , ne faut-il pas voir dans les thèmes développés par Ségolène Royal les prémisses d’une réponse qui ne vise pas seulement les cinq ans qui viennent mais ceux de toute une génération ?

Face à de profondes mutations la gauche semble manquer d’outils d’analyse ; pourtant un certain nombre de travaux réalisés dans une démarche scientifique sont apparus dans la dernière décennie. Parmi ces travaux, l’ ouvrage publié en 1999 par Luc Boltanski et Eve Chiapello (1)relativement passé inaperçu en dehors s’un cercle étroit de chercheurs, apparaît comme majeur, en particulier pour ceux qui réfléchissent autour du désir d’entreprendre et à son rôle dans la société

Pour les auteurs de cette « somme «  de 800 pages, le capitalisme mondial en tant que possibilité de faire fructifier le capital par l’investissement ou le placement économique se porte bien alors les sociétés vont plutôt mal .C’est cette dichotomie persistante qui doit faire l’objet de critiques .et de solutions et qui réhabilitent la politique comme moyen de parvenir à une cité plus juste, comme mise en forme et mise en œuvre d’une volonté collective et d’une façon de vivre

On ne peut lire cet ouvrage sans avoir à l’esprit une distinction essentielle entre logique d’accumulation et logique de marché, Le marché permet certes de confronter les offres et les talents, c'est un mode de coordination qui a ses vertus et sa forme de justice, mais qui ne doit pas envahir toutes les sphères de la vie et  doit être limité ou encadré dans certains domaines, qu’il s’agisse du marché du travail, de la culture, de mise en commun de fonds sociaux qui assurent une véritable égalité des chances.

Par ailleurs la vie des entreprises est faite avant tout de tentatives pour amoindrir les effets du marché et de la concurrence, construire des niches etc., on ne peut donc décrire l'espace économique avec le seul vocabulaire du marché en occultant l'essentiel des jeux de pouvoirs inter et intra organisationnels autour de la construction du profit et de son appropriation.

La seconde clé de lecture de l’esprit du capitalisme est celle du rôle indispensable de la critique quelque peu estompée par l’écroulement dans les années 90 des systèmes fondés sur une lecture totalitaire du marxisme, de plus, si Keynes a fourni à la pensée macro économique une série d’outils favorables à une intervention d’un Etat central agissant sur les grandes variables macro économiques, force est de constater que ces outils s’avèrent largement inadaptés pour présenter une véritable alternative au niveau où se forme une grande partie de la valeur et de son affectation, l’entreprise et plus encore les projets..

Une cité de projet organisée en réseaux

Le grand mérite de ce livre est non seulement de décrire le passage d’un système fondé sur les grandes entreprises hiérarchisées à une architecture en réseau et un monde connexionniste, mais aussi d’en tirer un certain nombre de conséquences précieuses pour une approche de gauche en phase avec le nouveau siècle.

Ainsi en est –il des analyses de la société divisée en classes sociales qui, notent les auteurs, sont devenues beaucoup plus rares que dans le début des quatre vingt Plusieurs enquêtes montrent un accroissement du sentiment de non appartenance à une classe sociale, ou tout au plus de faire partie d’une classe moyenne, de ce faites notions de différences de classe se structurent aujourd’hui autour du thème des inégalités et de l’exclusion

De même le modèle de société de l’après guerre basé sur le diplôme, la carrière et la retraite, est mis en péril par le passage à une cité par projets qui modifie ou vont modifier, entre autres, les profils de carrière de la grande majorité des individus, chacun passant par une succession de projets. D’où aussi la naissance de deux grandes catégories, ceux qui peuvent s’inscrire dans la mobilité et ceux qui en sont exclus, d’où également un nouveau mode d’exploitation des uns (les mobiles connectés sur le monde) sur  les autres qui, tout en contribuant sur place à la formation de la valeur, sont exclus du partage de gains qu’elle permet.

Du côté des entreprises, le management centralisé et hiérarchisé n’est plus adapté au nouvel univers connexionniste

L’ensemble de ces mutations explique à la fois la profonde transformation du sous bassement sociologique de nos sociétés et pour ce qui est la France une partie des causes de l’effondrement de la gauche radicale porteuse d’une critique externe du système qui a perdu en outre son socle de crédibilité avec l’effondrement de l’ex bloc soviétique.

Une formidable capacité d’adaptation sous les feux de la critique

L’une des thèses centrale du livre est celle du rôle de la critique non seulement comme facteur de remise en cause du système mais comme moyen de le faire perdurer. En effet tout système non totalitaire doit se justifier pour exister et donc répondre à deux formes de critiques principales selon les auteurs, d’une part, ce qu’ils nomment la critique artiste qui insiste sur la volonté du capitalisme d’enrégimenter, et se propose d’en transgresser les règles (modèle du dandy et plus récemment du bobo) d’autre part, la critique sociale, ou le capitalisme vu comme source de désenchantement, de misère et d’oppression. Pour survivre le capitalisme montre une capacité exceptionnelle à répondre à ces deux formes de critiques en satisfaisant partiellement celles –ci.

En même temps, en l’obligeant à évoluer la critique transforme le capitalisme plus sûrement que le grand soir souhaité par la critique révolutionnaire externe.

De ce constat naît pour les auteurs une source d’optimisme qui n’aspire ni à un retour au passé idéalisé basé sur les nationalisations une économie peu internationalisée une planification d’Etat, ni à l’accompagnement enthousiaste des transformations technologiques, économiques et sociales qui ouvrent la France au monde et réalisent une société plus libérale.

Les auteurs appellent ainsi au renforcement de la résistance au fatalisme notamment par l’action politique comme mise en forme et mise en œuvre d’une volonté collective et d’une façon de vivre

Un outil pour la gauche du 21 me siècle

L’un des problèmes majeurs de la gauche du 21 me siècle réside dans un manque d’analyse approfondie de la société et de l’un de ses acteurs centraux l’entreprise ce qui la condamne le plus souvent soit à une contestation externe qui a montré ses limites soit à un simple appui sans remise en cause des comportements profonds du capitalisme d’accumulation. C’est en cela que ce livre ouvre des horizons nouveaux qui coïncident avec la vision dont Ségolène Royal est notamment porteuse autour du désir d’entreprendre. Cette vision s’appuie sur le marché en tant qu’indicateur irremplaçable des besoins mais prétend agir sur les méthodes de formation du profit et de son accumulation dans un sens plus favorable à la société.

Pour Eve Chiapello, la prise de conscience de la menace qui pèse sur notre environnement est l’un des moteurs sur lequel il est possible de s’appuyer pour critiquer et pour contraindre le capitalisme à se transformer au moment ou la survie de l’humanité est en jeu. Ce sera peut être l’objet du prochain ouvrage ? 

(1) Luc Boltanski et Eve Chiapello( 1999) Le nouvel esprit du capitalisme, NRF Essais

 

 

 

 

 

Publié dans Note de lecture

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