La Flexicurité : un modèle transposable en France ?

Publié le par JPR

Ces derniers mois, les mots "modèle danois" et "flexicurité" sont devenus des plus tendance aussi bien du coté des instances européennes y voyant un modèle d'adaptation à la mondialisation moins "sauvage" que le libéralisme anglo-saxon que d'une classe politique française en quête de solution miracle pour une réforme sans heurts. Mais il convient d'aller au-delà de ce tableau idyllique pour voir les enseignements à tirer de ce modèle pour la situation française actuelle.

Les grands piliers de la flexicurité :
 
Loin des caricatures médiatiques, le "modèle danois" est d'abord le produit d'une culture de la cogestion et incarne une vision globale et complexe de la politique de l'emploi :
-un droit de travail minimal où l'on peut licencier vite
-une négociation constante syndicat/patronat à un niveau local.
-un montant d'allocations chômage élevé au début pour permettre de faire de la formation.
-En cas de refus d'un travail proposé, les allocations deviennent dégressives.
-La formation est obligatoire si on est chômeur de moins de 20 ans (de 30 ans désormais). Elle est un principe, pilotée par l'état, mais les syndicats identifient aussi les besoins. L'Etat injecte une forte quantité d'argent dans la formation.
-Un training professionnel poussé des agences pour le chômeur.
-Des actions ciblées sur les jeunes et les plus de 50 ans.
 
Ce modèle cherche à protéger l'individu plutôt que le travail en lui disant que l'Etat ne peut pas tout. Il permet de réhabiliter le rôle de l'état : ce dernier donne une partition générale réinterprétée au niveau local, fait l'arbitrage flexibilité/protection en fonction de la conjoncture. Il encourage le risque autrement que par la voie libérale en protégeant ceux qui sont prêts à en prendre. Avec ce système garantissant le maintien du niveau de vie, les salariés sont plus enclins à changer eux-mêmes de travail pour gagner plus. Avantageant les PME qui peuvent ainsi s'adapter vite à la conjoncture en licenciant facilement, la flexicurité incarne finalement un keynésianisme pour notre époque, un interventionnisme de l'Etat ne faisant pas obstacle à la mondialisation.

L'action ciblée sur les jeunes :
Le modèle danois est également très ciblé sur les jeunes et ce dès avant l'entrée sur le marché du travail :
-Les stages en entreprise ont lieu pour les étudiants dès le lycée mais surtout les jeunes travaillent parfois avant d'entamer les études.
-Un système de bourse et de prêts pour les étudiants très développé.

Les zones d'ombre du modèle :
C'est parfois l'Etat qui donne du travail aux chômeurs : la flexicurité devient alors une flexibilité avec emplois publics au rabais déguisés. De plus, un taux de chômage bas coexiste avec une pénurie de main d'œuvre dans certains secteurs "pénibles" (restauration…). Ce système a aussi ses exclus : ceux qui ne s'y sont pas adaptés sont "sortis" du marché du travail (préretraites…)… et des statistiques du chômage.

Les questions posées par l'adaptation de la flexicurité à la France :

Une situation économique très différente de la France :
On peut d'abord se demander enfin si ce qui convient à un petit pays à l'économie très ouverte sur le monde est adaptable in extenso à la France, grand pays à l'économie peu ouverte sur les zones de forte croissance (Etats Unis, pays émergents). Surtout quand il s'agit d'un petit pays dans lequel l'actionnariat salarié est développé et le monde du travail moins hiérarchisé.

Un modèle se polarisant sur UN type d'emploi :
Ce modèle se caractérise aussi par une stratégie concertée du gouvernement et des syndicats pour ne pas maintenir les emplois peu qualifiés et donner priorité aux emplois qualifiés. Il implique du coup d'assumer une disparition en France des emplois peu qualifiés et d'accepter leur délocalisation. Mais privilégier les emplois qualifiés comme le fait ce modèle peut aussi présenter un risque si les délocalisations venaient à l'avenir à concerner aussi les emplois qualifiés (le cadre "à moindre coût").

Un modèle demandant un syndicalisme fort :
Il convient d'abord de rappeler que c'est une situation du syndicalisme très différente du cas français qui a permis l'existence du modèle danois : un seul syndicat est en situation de monopole et les Danois sont syndiqués en plus grande proportion qu'en France (y compris les étudiants). De ce point de vue, en cherchant à privilégier le syndicalisme d'action au syndicalisme de simple adhésion, le syndicats français représentent un obstacle de taille à cette adaptation. Si l'on s'en était tenu au militantisme classique, le PS n'aurait jamais pu faire émerger le phénomène Royal. Le choix Royal est symptomatique de nouvelles formes d'appartenance à un parti en apparence moins "actives" souvent décriées. Mais si cela diminue le militantisme actif classique l'afflux de nouveaux adhérents a donné à la candidature Royal une légitimité numérique.
 
Comment faire en sorte que ce glissement se produise dans les syndicats ? A savoir qu'une forte représentativité des syndicats puisse couper l'herbe sous le pied des libéraux crachant sur les syndicats en disant qu'ils "ne représentent rien". Bref, comment faire pour que les syndicats soient aussi représentatifs hors des temps de grande grève ? Faut-il leur donner plus d'autonomie à un niveau décentralisé ? Les incitations fiscales suffisent-elles ? Le caractère très morcelé du front syndical en France est-il un obstacle à cela ? L'autre obstacle, c'est de savoir si les syndicats de salariés ET de patrons sont prêts à passer d'une culture du conflit à une culture du dialogue. La question est néanmoins plus complexe et on ne saurait faire porter TOUT le chapeau aux syndicats. A chaque fois que les syndicats de salariés ont tenté de faire un syndicalisme de proposition, ils ont été peu écoutés par les syndicats patronaux et le pouvoir en place.

Un coût budgétaire élevé :
Le Danemark est un pays avec des effectifs de fonctionnaires faibles. Et il les a même réduits en rendant le fonctionnaire licenciable. Les caisses de retraite y sont de plus privées. Malgré cela, le Danemark a un taux de prélèvements obligatoires supérieur à celui de la France. Et c'est ce taux très élevé qui finance la flexicurité. Ce modèle pose du coup la question électoralement délicate de l'augmentation des impôts.

Le double discours des défenseurs libéraux de la flex-sécurité :
Cherchant à s'inspirer de l'aspect " ciblé " de la lutte contre le chômage version danoise, le CPE a été attaqué à juste titre car représentant un "donnant" pour le patron et pas un "donnant-donnant" patron/salarié comme le modèle danois. L'UMP vante elle la flexicurité alors qu'elle implique des prélèvements obligatoires élevés contraires à sa ligne politique. Instances européennes et OCDE la défendent aussi alors qu'elles seraient sans doute les premières à hurler contre le surcoût budgétaire de début de mise en œuvre.

Retenir l'esprit plutôt que la lettre du modèle :

Ce qui peut être retenu, c'est moins la totalité d'un dispositif complexe que la réflexion qui y a abouti. A savoir de tenter d'inscrire l'adaptation à la mondialisation dans la tradition politique scandinave. Il s'agirait alors de penser à une adaptation à la mondialisation prenant en compte le poids culturel du Colbertisme en France (à droite comme à gauche d'ailleurs…).
 
« Amortir » le risque :
On peut par exemple essayer de penser à des moyens de concilier vie familiale et prise de risques : il n'est pas évident pour une famille de se "délocaliser" d'une région à l'autre quand elle y est contrainte. Certains cadres font ainsi appel à des entreprises qui se chargent de leur trouver l'appartement etc… dans le nouveau lieu d'affectation. L'Etat doit-il s'en occuper pour les revenus modestes ? Ne faut-il pas obliger ou encourager les entreprises à le faire y compris pour leurs bas salaires ? Cibler les jeunes sans les stigmatiser : Est ainsi transposable en France l'idée d'actions ciblées sur ceux qui ont du mal à s'insérer dans le marché du travail (jeunes ET plus de 50 ans). Mais sans stigmatiser ces populations comme l'a fait le gouvernement Villepin : en leur donnant la VRAIE priorité. Peut être faut-il justement donner une forme institutionnelle au travail pendant les études. Travailler dans de "vraies" entreprises comme salarié en parallèle aux études serait plus profitable qu'un boulot à Mac Do. Le risque étant que si l'on est pas suffisamment vigilant cela puisse représenter pour les entreprises une nouvelle opportunité de main d'œuvre au rabais. Il ne faut pas non plus avoir peur du partenariat public-privé dans les Universités (si cela se fait avec force décisionnaire du public). Outre les économies budgétaires pour l'Etat, le partenariat permettrait de rendre le contact employeurs/futurs employés plus facile.

Plus d'autonomie locale :
Le point le plus compatible avec la vision Royal me semble être le caractère décentralisé du modèle danois. L'attribution des aides, la négociation du droit du travail, tout cela se fait dans des Conseils Régionaux de l'emploi dans lesquelles siègent patronat, syndicats de salariés et représentants des collectivités locales. Ce qui est transposable : l'idée que c'est les collectivités locales qui savent le mieux là où il y a besoin de travail, là où quelqu'un qui étudie peut trouver ensuite du travail dans sa région. La mobilité n'est pas à exclure mais il faut pouvoir éviter le cas de gens qui travaillent à Paris mais habitent Le Mans. Si les gens sont dans un environnement stable (lieu où ils ont leurs attaches familiales etc…) ils sont plus encouragés à accepter de faire des efforts de reconversion pour un travail disponible dans leur région.

Sources: diverses dont http://societesnordiques.blogspirit.com/

Publié dans réflexion groupe

Commenter cet article

Fernandez-Ocampo Roberto 05/10/2008 10:07

Je suis comblé de bonheur, face au poste ; à l'écoute de  Ségolène Royal et propositions  ; parmi les multiples sujets , nous avons la valeur travail .  Une explication toute à fait en cohérence avec l'économie. Dans ce point-là nous avons bien la synthèse d'une manière de pensée. Le travail , il doit être revalorisé dans son  temps d'exercice et application privée et sociale.   Aujourd'hui une heure de travail représente 7 fois le production il y a 20 ans. Par revanche  les salaires au niveau de la valeur constant représente seulement le 80% de ce salaire de 20 ans.   C'est-à-dire les salaires il sont diminués , à la place d'une augmentation dans le temps . Soit pour les salariés ils sont exclus de l'application technologique en constante accélération et productivité.   Ceci , à partir de l'incorporations des doctrines neo libérales où les bénéfices se concentrent dans une petite élite  de plus en plus réduite .   L'ensemble de mesures exprimées par S.R., elles  sont pour rétablir l'équilibre cassé par la politique di libéralisme gouvernant jusqu'au présent. Soit sont discours  honnêts et réels , sans doute.                                                                     Roberto F -O

JPR 17/01/2007 10:57

Tu as tout à fait raison sur ce danger. L'idée provenait du visionnage d'un reportage sur une entreprise privée rendant ce type de "service" aux cadres. Mais on peut penser que si cette prise en charge de la mobilité au niveau local ce seraient les autorités locales qui décideraient qui prendre en charge. Et donc éviteraient de le faire pour des secteurs dans lesquels il y a des "locaux" compétents.

Fabien-Pierre NICOLAS 17/01/2007 10:31

Déjà merci pour ton post.
Sur le paragraphe "Amortir le risque": le danger de prise en charge de la mobilité, c'est que si ce n'est pas limité aux secteurs en pénurie de main d'oeuvre, cela concurrencera les chômeurs locaux (à redéfinir comme "aide pour les plus modestes dans les secteurs en pénurie de MO" ?)
J'aurais d'autres propositions mais là je retourne bosser... C'était ma pause politique.